À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026 et de la constitution d’un nouveau gouvernement, le tourisme marocain se trouve à un moment particulièrement important de son évolution. Le secteur peut s’appuyer sur des résultats qui témoignent de sa capacité à attirer des volumes croissants de visiteurs, mais ces performances ne doivent pas masquer les défis structurels qui limitent encore la pleine contribution du tourisme à la création de richesse.
Derrière la progression des arrivées, des nuitées et des recettes se trouvent plusieurs problématiques interdépendantes : le passage d’une logique de volume à une logique de valeur, la concentration géographique, la saisonnalité, le tourisme intérieur, le pouvoir d’achat, la qualité des données et l’efficacité territoriale des investissements.
Une base solide sur laquelle construire
Les résultats récents montrent que le Maroc dispose aujourd’hui d’une base solide. En 2025, le Royaume a accueilli 19,8 millions de visiteurs, soit une progression de 14 % par rapport à 2024 et de 53 % par rapport à 2019.
| Indicateur | 2025 | Évolution |
|---|---|---|
| Arrivées | 19,8 millions | +14 % (vs 2024), +53 % (vs 2019) |
| Nuitées (hébergement classé) | 43,4 millions | +9 % |
| Recettes touristiques | 138 milliards DH | +21 % (vs 2024), +75 % (vs 2019) |
La dynamique s’est poursuivie en 2026 : 14,1 millions d’arrivées à fin août (+4,5 %), 21,845 millions de nuitées à fin juin (+9 %) et 79,009 milliards de DH de recettes voyages à fin juillet (+13,4 %). Ces indicateurs, mesurés à des dates différentes, confirment néanmoins une dynamique positive.
Repenser le modèle : du nombre de visiteurs à la richesse créée
La première problématique est le passage d’une logique quantitative à une logique de création de valeur. Le nombre d’arrivées reste essentiel pour mesurer l’attractivité internationale, mais il ne suffit pas à mesurer l’impact économique réel.
Deux destinations accueillant un nombre comparable de visiteurs peuvent générer des résultats très différents selon la durée de séjour, le niveau de dépenses ou la capacité du territoire à retenir une partie de la dépense. La prochaine politique touristique devrait donc reposer sur un tableau de bord complet, croisant arrivées, nuitées, dépenses, recettes et emplois.
Distinguer les moteurs de la demande
Une politique plus mature doit apprendre à différencier les touristes internationaux, les Marocains résidant à l’étranger (MRE) et le tourisme des résidents marocains. Ces catégories répondent à des logiques de consommation et d’hébergement différentes, qui ne doivent pas être agrégées dans une même statistique.
L’équité territoriale, un objectif central
Le Maroc dispose d’un potentiel touristique extrêmement diversifié, mais la concentration des flux demeure un enjeu structurel. Le CESE avait déjà identifié une triple concentration : géographique, des marchés émetteurs et saisonnière. Une analyse antérieure indiquait que Marrakech et Agadir concentraient environ 60 % des nuitées, un diagnostic historique à considérer avec précaution pour 2026.
L’enjeu n’est pas de freiner les grandes destinations, mais d’en faire des portes d’entrée vers des territoires plus larges : le Haut Atlas depuis Marrakech, le Souss depuis Agadir, ou les territoires présahariens depuis Ouarzazate.
Combattre la saisonnalité, un problème économique
La saisonnalité affecte directement la rentabilité des investissements et la stabilité de l’emploi. La réponse doit s’articuler autour du concept de tourisme 365 jours, en s’appuyant sur le tourisme culturel, la gastronomie, le bien-être, le MICE ou les circuits thématiques, combinés à une stratégie tarifaire et événementielle adaptée aux périodes creuses.
Faire du tourisme intérieur un marché à part entière
Le tourisme intérieur ne devrait plus être traité comme un simple complément du tourisme international. Il doit devenir un marché à part entière, avec ses propres produits et sa propre stratégie commerciale, adaptée au budget et aux attentes des familles marocaines.
Pouvoir d’achat et offre intermédiaire
Une politique touristique durable suppose une véritable offre intermédiaire : hôtels deux et trois étoiles, appart-hôtels, villages de vacances ou hébergements ruraux. Des dispositifs ciblés, comme un éventuel chèque-vacances, pourraient accompagner cette dynamique sans se substituer à un renforcement structurel de l’offre.
Mieux mesurer l’économie touristique informelle
Une partie de l’activité touristique réelle, locations saisonnières, hébergement chez des proches, structures non classées — échappe encore aux statistiques classiques. Cela pose un problème de vision statistique, d’équité concurrentielle et de protection du consommateur, appelant une formalisation progressive plutôt qu’une réglementation brutale.
Piloter par la donnée
Le Maroc dispose de données plus nombreuses qu’auparavant, mais l’enjeu est désormais de produire les bons chiffres, au bon niveau territorial. Une plateforme nationale ouverte de données touristiques permettrait de croiser arrivées, nuitées, occupation, recettes et emplois.
Investir mieux, pas seulement davantage
Un établissement hôtelier dépend de son environnement : accès, énergie, numérique, animation. Un investissement modeste dans une activité culturelle ou un circuit touristique peut avoir plus d’effet sur la durée de séjour qu’une simple capacité d’hébergement supplémentaire.
Connectivité et diversification de l’offre
La connectivité aérienne, ferroviaire, routière et locale conditionne la capacité d’un territoire à transformer son patrimoine en produit touristique. La diversification de l’offre (culturel, balnéaire, nature, bien-être, MICE) permet à la fois de prolonger les séjours et de répartir les flux vers des territoires moins fréquentés.
Emploi et capital humain : passer du nombre à la qualité
Le secteur représentait environ 894 000 emplois directs en 2025, soit +16 % par rapport à 2019. Au-delà du volume, la qualité des emplois, stabilité, qualification, rémunération doit devenir un critère central, alors que les métiers du numérique et du revenue management gagnent en importance.
Les PME locales, vecteurs de la richesse partagée
Plus les dépenses touristiques sont captées par des entreprises implantées localement, restaurants, guides, artisans, transporteurs plus l’effet économique du tourisme est important. Le tourisme doit devenir un écosystème plutôt qu’une industrie de grands opérateurs.
Le véritable défi de 2030 : des flux à la valeur
L’objectif de 26 millions de touristes à l’horizon 2030, rappelé par le ministère et l’ONMT, reste une ambition importante, mais ne peut constituer à lui seul la mesure de la réussite. Le véritable enjeu sera de savoir ce que ces visiteurs supplémentaires produiront en nuitées, dépenses, emplois et retombées territoriales.
La période 2026-2030 devrait ainsi marquer le passage d’une politique de conquête des flux à une politique de valorisation des flux, d’une logique de destination à une logique d’écosystème.
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